L’union monétaire et sa faillite 1865-1927

imagePeu d’Européens s’en souviennent mais l’Euro n’est pas leur première monnaie commune. De 1865 à 1927, l’Union Latine a permis la mise en place d’un système monétaire international qui a failli devenir une monnaie mondiale. Retour sur un précédent qui éclaire les enjeux de la crise monétaire actuelle.

L’histoire de l’Union Latine n’est pas enseignée à l’école. C’est un tort. Elle éclaire de façon éclatante les grands enjeux monétaires qui ont émergé de la révolution industrielle et ont abouti à la grande dépression de 1929.

L’affaire commence en 1865 en plein dans la révolution industrielle. Après la Grande Bretagne, la France connaît à son tour un développement économique sans précédent. c’est l’époque de « l’empire libéral » de Napoléon III. Haussmann perce des boulevards à travers Paris, les chemins de fer quadrillent la France, la croissance entretient la spéculation.

Le système monétaire, héritier du Franc Germinal, est bi-métalique : il est basé sur des pièces d’or et d’argent, les fameux Napoléons.

Le développement du commerce est freiné par la disparité des monnaies. Aussi la France, la Belgique, le Luxembourg l’Italie et la Grèce décident d’unifier leurs monnaies : Les pièces seront de même poids et les valeurs faciales identiques, que ce soit des Francs, des Lires ou des Drachmes.

Ainsi une pièce de 20 Francs or émise par la Suisse aura la même valeur que son équivalent en Italie ou en France. Ainsi, même si chaque pays conservait la dénomination de sa monnaie nationale c’est bel et bien une monnaie unique qui était instituée.

Les pays membres de l’Union Latine s’interdisent de mettre en circulation plus d’un certain montant de monnaie. Une politique de monnaie forte qui a, finalement, de nombreux points en commun avec les règles qui régissent l’appartenance à l’euro-zone.

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Le nouveau système se heurte à ses débuts à un problème de spéculation lié au bi-métalisme : Les cours de l’or et de l’argent varient entre eux alors que le rapport entre les pièces d’or et celles d’argent est fixé une fois pour toutes.

Ainsi, quand le cours de l’argent monte sur le marché, on peut acheter de l’argent avec de l’or au cours fixe et le revendre au cours du marché. On s’enrichit facilement au détriment de l’état.

Dès 1867 on abandonne l’argent pour établir un système monétaire que l’on a nommé depuis le système de l’étalon-or. Ses avantages séduisent de nombreux nouveaux pays parmi lesquels les USA, la Russie et l’empire ottoman. Au sommet de son succès, l’union monétaire englobera 32 pays, y compris le tout nouveau Reich Allemand.

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Les USA abandonneront l’étalon-argent en 1873 bien que leurs réserves d’or soient insuffisantes.

Si le système de l’Union Latine ne s’impose pas comme unique système monétaire mondial, c’est qu’il déplaît souverainement aux grands banquiers et particulièrement à ceux de la City de Londres. Ces derniers contrôlent en effet la politique monétaire de l’empire britannique, depuis 1734 grâce à la fondation d’une banque centrale privée, la Bank of England. C’est donc à ce directoire de banquiers privés qu’échoit la stabilité monétaire et le rôle de prêteur de dernier recours en cas de crise, en foi de quoi la Bank of England frappe monnaie à la place du roi.

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Le Stella or qui devait remplacer le dollar US

L’Union Latine sera mise à rude épreuve tout au long d’un XIXe siecle finissant caractérisé par les premières crises du libéralisme qui règne depuis des décennies sans concurrence politique. Les tensions augmentent au sein du système monétaire entre les pays fortement industrialisés et les pays encore largement ruraux.

Dans l’Italie unifiée seulement en 1870 et après trois guerres, la tension est même interne entre le nord industriel et le sud rural.

20 drachmes or

20 drachmes or

En Grèce la politique libérale de Trikoupis développe l’infrastructure à grand renfort d’emprunts à l’étranger. Mais le développement du chemin de fer, le creusement du canal de Corinthe et même les ports peinent à être rentabilisés. Mais les règles de l’union monétaire ne permettent pas aux pays endettés d’émettre davantage de monnaie pour se donner de l’oxygène. Aussi en 1890 la Grèce se trouve en cessation de payement et fait faillite.

Trois ans plus tard, pour éviter de faire de même, l’Italie déroge aux règles de l’Union Latine et décide de réintroduire une monnaie interne en émettant des pièces d’argent tout en conservant l’étalon-or pour les échanges internationaux. La Grèce suivra cet exemple en 1908. C’est le premier coup de canif à l’union monétaire.

A Wall Street, en 1907, un premier krach boursier crée ce qu’on nomme la « Panique des Banquiers ». La Knickerbocker Trust Company fait faillite entraînant par effet domino d’autres compagnies fiduciaires dans la crise. Le banquier J.P. Morgan « sauve de la faillite » la Trust Company of America en la rachetant à bon compte alors que John D. Rockefeller « renfloue » la national City Bank (actuelle Citybank) et appelle Associated Press pour déclarer qu’il garantit le crédit américain avec la moitié de sa fortune personnelle.

La légende des grand banquiers sauvant l’Amérique est née. Elle aboutira à la création en 1913 par le président Woodrow Wilson de la Federal Reserve, une banque centrale privée dont le fonctionnement, calqué sur celui de la Bank of England est élaboré dans le secret par les grands banquiers réunis à Jekyll Island.

imageUn complot ploutocratique que Forbes décrira ainsi : « Imaginez un groupe composé des plus éminents banquiers de la nation, sortant en cachette de New York dans un wagon de chemin de fer privé sous le manteau de la nuit, faisant dans le plus grand secret des kilomètres vers le sud, puis montant à bord d’une mystérieuse vedette, entrant subrepticement sur une île abandonnée de tous sauf de quelques serviteurs dévoués, y passant une semaine dans des conditions de secret telles qu’aucun nom ne fut jamais prononcé à haute voix, de crainte que les employés n’apprennent leur identité et ne révèlent au public l’épisode le plus extraordinaire et le plus secret de la finance américaine. Je n’invente rien ; je me contente de publier, pour la première fois, l’histoire vraie de la rédaction du rapport Aldrich, le fondement de notre système financier. »

La haute finance a fini par prendre le contrôle des politiques monétaires et la première guerre mondiale parachèvera l’agonie de l’union monétaire basée sur l’étalon-or.

Les alliances stratégiques de l’époque ne recoupent en effet nullement les alliances monétaires. La triple entente regroupe la Russie et la France, membre de l’Union Latine à la Grande Bretagne.

En face, l’Italie, membre fondateur de l’Union Latine mais dérogeant aux règles, est alliée à l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie qui ne se sont converties à l’étalon-or que tardivement (avec la réforme de 1892 pour l’empire austro-hongrois) à un moment où les premières fissures comment à fragiliser le système.

Ainsi, l’union monétaire n’empêche nullement les pays qui composent de faire la guerre. Avec le conflit, l’inflation explose et l’or flambe. Les épargnants préfèrent thésauriser leur monnaie en or et se débarrassent des billets de banque, billets dont les cours divergent au sein de l’Union. Ainsi « La mauvaise monnaie chasse la bonne« , selon la loi du financier anglais Thomas Gresham.

imageAprès guerre, la disparité des changes entre pays demeure et les gouver- nements ne peuvent pas rétablir le système de monnaie unique basé sur l’or : le gros des réserves d’or a servi à financer l’effort de guerre et se trouve désormais à Fort Knox, aux USA. La dette de guerre étouffe l’économie allemande et la république de Weimar fait tourner la planche à billets. Le Mark entre en hyperinflation.

L’Union Latine sera dissoute en 1927. L’étalon-or vit ses derniers moments. Le système financier international a muté et en 1930 la Banque des Règlements Internationaux est instaurée.

Cette Société Anonyme privée, parfois appelée « Banque Centrale des Banques Centrales » est mise en place en application du plan Young, seconde renégociation du Traité de Versailles en vue de gérer les réparations de guerre imposées à l’Allemagne et de financer la reconstruction européenne.

Depuis elle est devenue le véritable pivot des transactions monétaires internationales, sans même être affectée par la seconde guerre mondiale, pendant laquelle elle continuera de jouer sont rôle vis-à-vis de tous les belligérants.

Une union monétaire nouvelle pourra alors voir le jour, mais sous l’égide des banquiers privés et non plus des états. C’est notre monnaie commune.

Bis repetitas

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Trachilaos Trikoupis

Aujourd’hui, la crise grecque fait vaciller l’Euro tout comme l’Union Latine a commencé a vaciller avec la faillite de la Grèce en 1893.

A l’époque, le premier ministre libéral grec, Charilaos Trikoupis se présente devant la Boulée, le parlement et y prononce ces mots laconiques : « Messieurs, malheureusement nous sommes ruinés. »

Pourtant Trachilaos Trikoupis qui avait tout pour plaire aux puissances occidentales.

Diplômé de droit à Paris, Trikoupis avait mit immédiatement en place après son élection en 1875 un programme de réformes politiques privilégiant le bipartisme privilégiant le parti majoritaire.

Réélu en 1882, il mît en place un programme d’investissement dans de larges infrastructures : Creusement du canal de Corinthe et déploiement des chemins de fer.

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L’inauguration du canal de Corinthe

Le canal de Corinthe était une idée de Néron, pour remplacer le Diolkos, une voie dallée munie d’ornières de guidage, sur laquelle des chariots transportaient les bateaux.

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Le creusement du canal, débuté en 60, fut abandonné par son successeur l’empereur Galba qui le jugeait ruineux. L’histoire lui donnera raison. Une société française qui reprends les travaux en 1882, la « Société internationale du canal maritime de Corinthe« , financée par le banquier Français Jacques de Reinach. Mais le coût du chantier est trop élevé et c’est bientôt la faillite. La construction du canal est donnée à forfait à la « Société Générale d’Entreprises » avec garantie de la Banque Privilégiée d’Epire-Thessalie. La SGE parviendra à inaugurer le canal le 28 octobre 1893 mais elle sera mise en liquidation en 1906. Le canal est alors vendu aux enchères.

Les retombées n’étant pas au rendez-vous, la Grèce aussi peine à rembourser les prêts étrangers ayant financé ces grands travaux et en 1893, c’est le dépôt de bilan. Heureusement pour les Grecs, il n’y a pas de Troïka à cette époque et la Grèce s’en sort avec une dévaluation de la drachme qui relance l’économie du pays en moins de trois ans et permet à Trikoupis d’être réélu en 1895.

Parmi les autres grands projets du gouvernement Trikoupis on en compte deux qui sont symptomatiques : Les Jeux Olympiques et le pont Rion-Antirion.

Ayant mené son pays au dépôt de bilan, Trikoupis sera plus circonspect avec ces nouveaux projets.

Le pont Rion-Antirion est jugé trop cher pour être réalisé et restera dans les cartons au grand dam des entreprises françaises mais le Congrès Olympique International veut à tout prix que les premiers Jeux Olympiques modernes se déroulent à Athènes, qui n’est qu’un modeste bourg néoclassique à cette époque. Trikoupis, échaudé par la récente faillite des finances du pays, refuse d’organiser ces jeux.

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Pierre de Coubertin le contourne, obtient le soutient du roi des Grecs et de l’opinion publique en organisant une campagne patriotique sur le thème : « Le déshonneur n’est pas dans la défaite mais dans le fait de ne pas participer« . Il en tirera ensuite la future devise de l’olympisme : « L’important n’est pas de gagner mais de participer« .

Finalement les Ppremiers Jeux Olympiques modernes auront bien lieu à Athènes en dépit de Trikoupis qui démissionnera.

En 2004, l’histoire bégaie. Les JO reviennent à Athènes et le vieux projet de pont Rion-Antirion fait à nouveau surface.

Cette fois ci, c’est une filiale du groupe Vinci qui doit construire le plus long pont à haubans du monde (avant l’inauguration de celui de Miliau) financé à moitié par la Banque Européenne d’Investissement et à moitié par l’état Grec (370 millions d’Euros chacun). Les deux projets, associés à de nombreux autres investissements non remboursables mettrons à nouveau l’état grec en faillite. Comme il convient de rendre à César ce qui est à César, le pont a été baptisé pont Charilaos Trikoupis.

L’histoire bégaie et les tueurs économique n’ont guère d’imagination.

Le pont "Charilaos Trikoupis"

Le pont « Charilaos Trikoupis »

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7 réflexions sur “L’union monétaire et sa faillite 1865-1927

  1. Bonjour, très beau site, très inspiré.
    Je reviendrais, c’est rafraichissant.
    Il serait bon, pour le coté temporel, de fixer des limites et des bornes, non pas élever des voiles ou des drapeaux et les faire flotter.

    S. CARVAJAL
    alias orthodharma

  2. J’oublie de dire que pour moi la trouvaille de la drachme avait un sens symbolique,car c’était l’après-midi du jour il y quelques semaines,que la Grèce devrait rembourser 450 million euros au FMI je crois.Bien à vous!

    • Merci pour votre reponse.Dans les années soixante-dix de la dixneuvième siècle peut-être que la région de bains-les-bains était déjà bien fréquenté par les étrangers,car à Plombières-les-bains,à moins de 20 km d’ici se retrouvaient les têtes couronnés de l’Europe entière pour les cures thermales,et je pense ces têtes amenaient tous leur courtisans et servants.C’est quand même émouvant pour moi de trouver l’histoire dans mon jardin,pendant que mon voisinage ne s’intéresse pas du tout à ça.

  3. J’ai trouvé ,en bêchant dans mon potager ,avec dix ans d’intervalles mais quasiment dans le même périmètre,d’abord une pièce de dix francs du Grand-duché de Luxembourg,de 1870,ensuite un drachme grec de 1873.C’est en effectuant la recherche sur internet sur la pièce grec que j’ai appris l’existence de l’union monétaire latine.Je suis un immigré néerlandais,depuis 1995 en France ,propriétaire de ma ferme ,située sur un ancien route romaine ,et dont on dit que la destination à une époque était de changer les chevaux de la diligence.La question que je me pose;Est-ce un voyageur international qui a perdu son portemonnaie,ou était-ce possible que les gens payaient le charretier ou le logement avec les espèces des autres pays adhérents à cette union?

    • Le franc or (appelé franko en Grèce même s’il y a marqué drachme dessus) servait comme monnaie des reglements internationnaux.

      Le fait que la piece soit étrangère montre juste que cet or circulait hors des frontières du pays d’origine. C’etait le but.

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